Le Décodeur, un hypertexte de papier

Etude de Bertrand Gervais intitulée Le Décodeur, un hypertexte de papier, publiée dans l'ouvrage collectif  Enjeux du roman de l'extrême contemporain : écritures, engagements, énonciations (sous la direction de Barbara Havercroft, Pascal Michelucci et Pascal Riendeau, Éditions Nota bene, Québec, collection Contemporanéités)

Morceau choisi : "Ce petit livre d’à peine 114 pages contient en puissance toute la littérature, qu’il phagocyte et digère à sa façon." Voir plus large extrait disponible en commentaire.

En prime : une citation à l'ordre du mérite du généticien de la littérature Eric Lint et une allusion sympathique (comme l'encre) sur le blog érotique de Victoria Welby.

1 commentaire:

Cabanon Productions a dit…

À quoi ressemble la fin de la littérature ? À quoi correspond le texte qui fera du roman un tombeau ? Il ne sera écrit par personne, façon de dire que son auteur n’en sera plus un, rabattu au rang de simple scribe. Son texte sera grevé de toutes parts et sa forme l’amènera à l’implosion. Le lire sera une expérience qui tiendra du paradoxe, comme une progression qui détruirait le texte au fur et à mesure qu’elle s’en saisit, ne laissant derrière elle qu’une terre brûlée. Ce sera un roman qui ne se lit pas, un roman qui se refuse même à être lu, repoussant son lecteur qui tente de le pénétrer. Mais ce sera un livre qui se donne en spectacle, un livre qui est une véritable figure du livre.

Face à une telle figure, le lecteur sera déporté aux limites de ses attentes. Le texte ne s’offrira plus comme totalité, mais comme un flux, une surface mouvante et insaisissable, qui se donne à voir, bien entendu, mais de loin, comme la mer ou un paysage, qui n’existent comme totalité qu’à distance. La linéarité, celle qui a donné au livre ses lettres de noblesses, ne sera plus qu’un effet de surface, sans véritable impact sur l’organisation du discours. Comme l’a dit, il y a déjà longtemps Jacques Derrida, entretenant à sa façon un imaginaire de la fin du livre : « La fin de l’écriture linéaire est bel et bien la fin du livre, même si aujourd’hui encore, c’est dans la forme du livre que se laissent tant bien que mal engaîner de nouvelles écritures, qu’elles soient littéraires ou théoriques. Il s’agit d’ailleurs moins de confier à l’enveloppe du livre des écritures inédites que de lire enfin ce qui, dans les volumes, s’écrivait déjà entre les lignes » (1967 :129-130).


Le Décodeur de Guy Tournaye est un tel livre qui porte en soi, tel un pressentiment, la fin de la littérature. Et ce qui s’y écrit entre les lignes, c’est le récit d’une impossible rationalité, d’une improbable totalité. Son écriture y est tout, sauf linéaire, sa forme est un leurre, un simulacre qui se défait sous les doigts. On commence à le lire, et bien vite on comprend que sa lecture ne sera jamais qu’une vaine tentative d’en saisir le sens. Ce petit livre d’à peine 114 pages contient en puissance toute la littérature, qu’il phagocyte et digère à sa façon.

Extrait de :

DES HYPERTEXTES DE PAPIER. LE DÉCODEUR DE GUY TOURNAYE

par Bertrand Gervais

Publié dans Le roman français de l'extrême contemporain. Écritures, engagements, énonciations. Sous la dir. de B. Havercroft, P. Michelucci et P. Riendeau
http://www.fabula.org/actualites/article37814.php